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  • Rencontre avec Philippe Vasset - 12 novembre 2013

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  • Compte-rendu de la rencontre du 12 novembre 2013

    par David Lopez & Carole Ranaivo

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    Né en 1972, Philippe Vasset est écrivain et journaliste. Il est l’auteur d’Un livre blanc (2007), récit d’exploration des zones « blanches » de la carte IGN de l’Ile-de-France. Il a commencé une série de « journaux intimes », mêlant enquête et fiction, et décrivant chacun un secteur méconnu de l’économie mondialisée. La Conjuration (2013) est son dernier roman.
     
     
    Parcours
     
    Philippe Vasset s’est mis à écrire très jeune. Il publie ses premières nouvelles entre l’âge de 19 et 22 ans et obtient en 1993 le prix du Jeune Écrivain, organisé par Le Monde.
    Après des études de géographie et de philosophie, il part aux États-Unis, où il travaille pour un cabinet d’investigation. Six années passées outre-Atlantique, durant lesquelles il explique ne pas avoir écrit : « Je trouvais ça très compliqué d’avoir un usage uniquement littéraire d’une langue et que tout le reste de ma vie sociale se fasse dans une autre langue. Qu’il y ait une imperméabilité absolue entre les deux. »
    Au-delà de la question linguistique, l’auteur évoque sa difficulté à écrire dans un pays où la littérature tient une place peu importante. « Je me suis toujours demandé comment faisaient les écrivains américains pour écrire », déclare-t-il. Il nous renvoie au texte de Jonathan Franzen, Qu’est-ce qu’être un écrivain américain ?, paru à la même époque. « Franzen explique exactement ça : qu’est-ce qu’écrire dans un pays où la littérature est une voie économiquement, esthétiquement, politiquement extrêmement mineure ? »

    De retour en France en 2001, Vasset se remet à écrire et publie son premier livre, Exemplaire de démonstration (2003). Il devient journaliste et est embauché pour diriger une lettre d’information sur l’industrie pétrolière. Il reprend, en 2005, une autre publication, Intelligence Online, dédiée au renseignement industriel et politique.
    Vasset reconnaît avoir mis du temps à prendre conscience des liens qui unissaient son activité de journaliste et sa vie d’écrivain. « Je vivais les choses de manière totalement antagonistes, et j’avais du mal à m’organiser, à trouver du temps pour écrire », dit-il. Et si ses œuvres ont gagné en volume avec le temps, les raisons sont essentiellement matérielles : « À partir du moment où j’ai compris, graduellement, ce que tout le monde autour de moi avait déjà compris depuis dix ans : c’est-à-dire que peut-être que mes deux vies n’étaient pas si clivées que ça, que ce que je voyais dans mon boulot avait en fait une traduction dans ma littérature, et inversement, les choses se sont un peu plus détendues, et mes livres ont pris de l’ampleur », explique-t-il.
    Le premier livre où il dit s’être autorisé à laisser « circuler des choses » entre ses deux activités a été Un livre blanc.
     
    L’infléchissement de l’œuvre vers le romanesque

    Tandis que les livres de Philippe Vasset tendent à s’épaissir avec le temps, ils semblent également inclure de plus en plus d’éléments fictionnels. Il nous semble donc pertinent de lui poser la question de la place qu’occupe le roman dans son activité d’écriture, et de tenter de comprendre si son œuvre décrit un mouvement vers plus de romanesque.
    Philippe Vasset nous dit avoir une culture romanesque, et même « ultra-romanesque », puisqu’il s’est d’abord passionné pour la littérature de genre, la science-fiction ou encore le roman policier, de Jules Verne à Philip K. Dick. C’est plus tard, vers l’âge de quinze ans, qu’il a commencé à lire des « classiques ». « À chaque fois, il y avait une origine hors du littérairement reconnu », raconte-t-il. Par exemple : « J’ai découvert Jean Echenoz parce que je lisais des romans policiers, dont Jean Echenoz s’est beaucoup inspiré, notamment Jean-Patrick Manchette ».
    S’il reconnaît l’influence de cette littérature, Vasset refuse pourtant de faire du roman une ligne d’horizon. Il attend d’un livre qu’il lui permette de vivre des expériences particulières, qui seront à la fois la source et le moyen de son écriture : « Le livre est cette espèce de plateforme, parfois même d’alibi, pour que d’autres choses existent, qui vont ensuite nourrir le livre, ou non. » L’évocation de cette articulation entre pratiques et écriture lui inspire ce commentaire : « Au fond, les raisons qui font que mes livres ne sont pas romanesques, alors que ma culture l’est, c’est parce que j’ai une interprétation du romanesque très premier degré : ce que je trouve intéressant dans le romanesque, c’est de le vivre. »
    C’est d’ailleurs cette posture qui lui permet de considérer qu’Un livre blanc est une aventure, et qu’en ce sens on se situe dans quelque chose de tout à fait romanesque, au sens le plus élargi du terme. Pour autant, il reconnaît que ce type de livre s’éloigne de ce que la théorie littéraire consacre comme étant romanesque.
    En réalité, Philippe Vasset ne fait pas du roman un objectif. L’influence du romanesque s’arrête pour lui à ce qu’il apporte à son imaginaire et à la manière dont cela le nourrit. Et s’il avoue avoir tenté d’aller dans cette direction, il évoque rapidement sa lassitude à l’égard du développement d’une intrigue, de personnages et de leur profil psychologique, et confesse son incapacité à nommer les protagonistes, ce qui selon lui constitue sa limite et incarne sa difficulté à se plonger dans un univers en tous points fictionnel. Pour lui, les personnages sont avant tout des « instances énonciatrices » désincarnées, ce qui nous renvoie au thème de l’invisibilité que l’on retrouve dans Journal intime d’une prédatrice. Philippe Vasset conclut à cet égard : « Je suis nourri de romanesque, mais la perméabilité entre le romanesque et la vie m’intéresse plus que le romanesque en lui-même. »
    Se pose alors la question de la place de l’auteur dans ses œuvres, de la manière dont il s’y projette. Si aucune œuvre n’est fondamentalement détachée de son auteur, Vasset, en puisant dans ses expériences personnelles pour écrire ses livres, y parle de sa propre voix et le narrateur s’incarne en lui. Pour autant, il présente l’autofiction comme étant « l’anti-modèle absolu », en ce sens qu’elle renvoie à une expérience irréductible et invérifiable, faisant du lecteur un spectateur inapte à la reproduire.

    Dans La Conjuration il n’est plus le narrateur ; en concevant les espaces urbains « blancs » comme des espaces mentaux avec lesquels il peut interagir et dans lesquels il peut se projeter, il parvient à lier intimement le récit et l’expérience sans que celle-ci ne soit relative qu’à sa propre subjectivité. « Il y a dans ces lieux blancs ce que j’apporte, et c’est cela qui m’intéresse. C’est à la fois du roman et une expérience. C’est un petit peu plus que simplement du texte. » Même s’il reconnaît qu’il est difficile de décrire ses livres, il considère avoir réussi à écrire un texte qui raconte sa propre genèse, et de ce point de vue son projet est tout à fait maîtrisé. Il aime les livres dont la construction rigoureuse, au lieu de s’effacer, est rendue visible comme la structure et les tuyaux de Beaubourg.
    La place de l’enquête empirique dans l’œuvre de Philippe Vasset est donc fondamentale : « le fait de pouvoir habiter un endroit, c’est du récit. (…) Injecter ses fantasmes, ses désirs dans un espace, c’est y créer du récit. » Ainsi, Vasset s’avoue incapable de reproduire le projet esthétique d’Un livre blanc dans une ville dans laquelle il n’habiterait pas. Ce serait retomber dans un simple tourisme. Le projet n’est pas transposable, car il ne tient sa puissance que de la projection psychique de l’auteur sur les territoires qu’il explore.
     
    Les journaux intimes
     
    Philippe Vasset s’est lancé depuis Journal intime d’un marchand de canons (2009), auquel a succédé Journal intime d’une prédatrice (2010), dans l’écriture de romans retraçant les parcours de personnages qui prennent part au développement d’une activité économique à grande échelle. En l’occurrence, ils sont les acteurs de professions qui font l’objet d’une réprobation morale, puisque l’on passe de la vente d’armes à l’exploitation du réchauffement climatique à des fins mercantiles.


    Il s’agit pour Vasset d’un moyen idéal de concilier ses activités d’écrivain et de journaliste. Là où le journalisme se limite au recueil et à la publication d’informations, la littérature permet de se rapprocher des acteurs, de montrer d’une manière plus incarnée l’évolution de leur positionnement. Ils naissent donc d’un désir de porter un regard différent sur un même ensemble d’informations.


    Philippe Vasset aimerait pérenniser cette série, en s’intéressant à d’autres secteurs de l’économie. L’économie constitue pour lui « un des angles morts de l’art », alors même que son impact et les turpitudes qui l’accompagnent se situent à la source de ce qui, de nos jours, transforme nos sociétés, les espaces urbains, les rapports sociaux ou encore les fantasmes que nous entretenons. Traiter d’un marchand d’armes, par exemple, pour ne l’envisager que sous cet angle, ne répondrait à aucun contrat esthétique, tandis que s’intéresser à la représentation que celui-ci a de lui-même, à ses désirs et aspirations rend le sujet beaucoup plus intéressant et permet de s’affranchir de l’objectivité purement journalistique.
    Les journaux réclament donc de la part de Philippe Vasset un travail d’ordre sociologique impliquant des entretiens, des recherches, de la documentation. Tandis que lui nous avouons être interpellés par le terme « intime » (car ces journaux ne ressemblent aucunement à l’idée que l’on se fait a priori d’un journal intime), il explique que les entretiens qu’il a effectués ont donné lieu à de véritables introspections, et que l’activité du personnage engage d’autant plus son psychisme et le contraint d’autant plus à se raconter des histoires qu’elle est soumise à de très vives critiques.

     
    L’exploration urbaine
     
    Dans Un livre blanc, Vasset explore les zones « blanches », supposées vides, de la carte IGN de Paris et de sa banlieue. Vasset conçoit le nomadisme urbain comme une pratique personnelle, une manière d’être en contact avec son environnement immédiat. « Pour moi, ça a un intérêt d’écrire sur des espaces que je traverse quotidiennement. Tout l’intérêt d’Un livre blanc était que je fantasmais sur ces espaces. » 
    Mais Vasset se défend de proposer une vision politique de la ville. Son désir de vide, de vacant, est un désir « profondément individuel, individualiste, mais aussi profondément asocial. » Il poursuit : « C’est pour ça que ça me paraît intéressant d’en faire un livre et c’est pour ça que pour moi, c’est un désir qui dès le début a à voir avec le littéraire. » 
    Vasset ne cherche donc pas à révolutionner le regard sur la ville. Il ne propose pas de programme politique, ni urbanistique. Il ne fait pas d’« écologie urbaine ». Il explique être dans un « rapport presque érotique » à la ville, allant jusqu’à comparer sa pratique du nomadisme urbain aux pratiques sexuelles, en ce sens que leur incongruité ou leur originalité ne dérangent personne. Et même s’il est conscient que les espaces qu’il affectionne sont voués à disparaître, il considère avoir le droit de ne pas s’en réjouir.
    S’il pourrait défendre publiquement ce rapport qu’il entretient avec la ville, il explique que la forme la plus aboutie de son discours se trouve dans ses livres. « Le redoubler dans une parole orale, face à des gens qui en plus sont des professionnels de ça, je ne pense pas que ça ait beaucoup d’intérêt », ajoute-t-il. Ainsi, souvent invité à participer à des groupes de réflexions ou à intervenir dans des écoles d’urbanisme ou d’architecture, il explique ne rien pouvoir apporter de « tangible » à la réflexion sur la ville.Dans La Conjuration, le narrateur, constatant la disparition des espaces « blancs », va jusqu’à entrer par effraction dans les bureaux, et autres lieux privés, entraînant dans sa démarche tout un groupe de « conjurés ».


    Alors que nous l’interrogeons sur ce qui lui pose problème dans cette appropriation de l’espace par de nouveaux acteurs, Vasset explique qu’il est cette fois-ci question de « chocs d’intérêts particuliers ». « Il est rare que l’aménagement public d’un espace me prive de quelque chose, alors qu’en règle générale, la propriété privée d’un espace me prive de quelque chose, très clairement ». Vasset se sent donc légitime à souhaiter, par exemple, la faillite d’un centre commercial. Il se sent de la même manière légitime à pénétrer sur des espaces privés d’entreprises, parce qu’il s’agit d’espaces « au fonctionnement aussi égoïstes » que le sien.
    Mais pour l’auteur, la question est moins politique que littéraire : pouvoir investir un espace, c’est avoir la possibilité de fantasmer sur ce dernier. « Ça n’est pas seulement une compétition de propriété, une compétition d’usage, il y a vraiment une compétition de récits ». Ainsi, « donner de l’espace au récit personnel que je peux avoir avec ces espaces me paraît légitime », explique-t-il, quitte à se placer dans une opposition avec les promoteurs immobiliers, voire avec les urbanistes.

    Le monde éditorial

    Interrogé sur la manière dont il travaille avec son éditrice, Sophie de Closets, actuellement PDG de Fayard, Vasset raconte qu’il ne lui montre pas son travail au fur et à mesure. « En règle générale, je lui raconte les directions dans lesquelles j’ai envie d’aller, mais ça reste quand même assez flou. » Sa relation avec son éditrice est d’abord une relation humaine, mais c’est aussi une relation de négociation. « C’est plutôt tendu, vous avancez pas à pas, ça reste un jeu d’échecs quand même », nous avoue-t-il.
    Mais Vasset met en garde contre la « fétichisation » par les auteurs de la relation avec l’éditeur. « Les conséquences principales de ça, c’est que je trouve que beaucoup d’éditeurs interviennent trop dans les textes ». « L’éditrice est celle qui pointe les problèmes, elle ne les résout pas. » Les solutions, c’est à l’auteur de les trouver. « De toute façon, les solutions ne marcheront que si c’est moi qui les trouve », ajoute-t-il.
    Vasset affirme par ailleurs disposer d’une totale liberté dans son travail et dans les choix des sujets qu’il traite. « Mon éditeur sait très bien que je n’écrirais jamais un best-seller, c’est assez clair, donc je n’ai aucune pression de quelque nature que ce soit », nous précise-t-il. 
    La question se complique néanmoins lorsqu’il propose un projet complexe ou coûteux à réaliser. Vasset nous raconte ainsi qu’Un livre blanc n’aurait pas dû exister : « Je voulais non seulement des extraits de cartes en couleurs, mais en plus, les extraits de la carte de l’IGN », explique-t-il. Claude Durand, à l’époque directeur de Fayard, était réticent face à ce projet onéreux. Vasset et son éditrice Sophie de Closets ont donc choisi de monter toute l’économie du livre de leur côté, pour prouver que l’entreprise était viable : ils ont eux-mêmes négocié les droits des cartes avec l’IGN et ont confié la fabrication à un imprimeur hors du circuit traditionnel de Hachette. Le récit de Philippe Vasset fait apparaître une forme de souplesse dans un monde de l’édition qui pourrait sembler figé : « Je pense que c’est possible de faire pas mal de choses à partir du moment où vous utilisez les contraintes économiques à votre avantage », déclare-t-il.
    Interrogé quant au choix de sa maison d’édition, Philippe Vasset nous révèle ne pas avoir envoyé de manuscrit à plusieurs maisons : « J’ai rencontré quelqu’un qui était édité chez Fayard à l’époque et qui a beaucoup aimé ce que j’écrivais et qui leur a donné. Et ils m’ont tout de suite édité. » S’il est resté à Fayard, c’est avant tout pour sa relation avec son éditrice, ainsi que pour cette « histoire autour d’Un livre blanc ».
     

     
     


    Billets

     


    La rencontre avec Philippe Vasset a constitué une réflexion active sur le thème du romanesque, notamment. Il a été intéressant de constater à quel point chez Philippe Vasset se développe une pensée dans laquelle le romanesque précède l’écriture, à travers l’expérience. En développant une esthétique liant les pratiques de vie à la pratique de l’écriture, Vasset mobilise une vision du romanesque qui lui est propre et qui prévaut sur la définition académique consacrée. Ainsi, la question de l’infléchissement ne se pose qu’à moitié, car si l’on se réfère à la vision que Vasset entretient avec le roman, alors son projet d’écriture est en tout point romanesque, à ceci près qu’il élude certains poncifs du roman, tels que les personnages, notamment. Pour autant, on peut considérer que ses livres, en répondant tout à fait à l’idéal qu’il s’en fait lui-même, et parce qu’ils mettent en exergue cette articulation empirisme / écriture qui lui est chère, entrent dans le cadre d’une esthétique particulière qui prend sa source dans l’idéal romanesque, en tant que tentative de sublimation de ce qui fonde la vie.


    David Lopez

     
    Des territoires en friches, des entrepôts désaffectés, des abris aménagés : Vasset est un explorateur. Ce qui l’intéresse, ce sont les zones souterraines du réel, celles qui échappent au regard : ces espaces « blancs » au cœur des villes, aux « angles morts » de notre économie. La lecture de son œuvre, tendue entre la fiction et la réalité, nous donne à voir le visage d’un monde bouleversé par la mondialisation. Se pose alors la question suivante : comment habiter ce monde-là ? Comment vivre dans un monde à l’espace de plus en plus saturé, normé ? La réponse de Vasset à cette question est peut-être dans cet éloge de la fuite, de la disparition, qui habite à des degrés divers chacune de ses œuvres. Dans La Conjuration, son narrateur va jusqu’à crocheter les portes, s’infiltrer dans les bureaux, pénétrant les failles de la ville jusqu’à se fondre peu à peu dans le tissu urbain. Comme si la dernière liberté, la seule forme d’insoumission possible, était de trouver, dans la marge, une forme de transparence. La transparence, pour se défaire de l’aliénation et ne pas laisser de prise au monde. L’invisibilité, pour rester libre de se créer son propre récit au milieu des récits qui nous sont imposés.

    Carole Ranaivo
     
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