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  • Rencontre avec Jean-Marie Laclavetine - 26 février 2014

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    Compte-rendu de la rencontre du 26 février 2014, par Noémie B. et Tania T.

     
    Jean-Marie Laclavetine est éditeur chez Gallimard depuis vingt-cinq ans. Il est l’un des principaux responsables de la collection Blanche, où il édite notamment Muriel Barbery, Marie NDiaye, Tristan Garcia…
     
     
     
    1989 : une crise de succession


    Lorsque Jean-Marie Laclavetine est sollicité par Gallimard pour intégrer son équipe d’éditeurs, nous sommes en 1989, peu après que Claude Gallimard a cédé la direction de la prestigieuse maison familiale à son fils Antoine. Cette institution, Jean-Marie Laclavetine en est déjà très proche. Au début des années 1980, il y voit publié son premier roman, Les Emmurés. Puis, par l’intermédiaire d’Hector Bianciotti, il rejoint Gallimard en tant que traducteur et lecteur de manuscrits italiens. «  Ça a été ma première approche du travail éditorial, le moment où j’ai mis le doigt dans l’engrenage.  » 
    La succession est un moment houleux dans l’histoire de la maison Gallimard. Le comité de lecture, espace de consultation et de décision quant à la publication des manuscrits, est suspendu pendant plusieurs mois. Quand Antoine Gallimard le reforme, il invite trois nouvelles personnalités à le rejoindre, dont Jean-Marie Laclavetine, alors âgé de trente-cinq ans. «  J’étais de plus loin le plus jeune. Antoine a constitué un comité de lecture avec des vieux de la vieille, comme Claude Roy, Roger Grenier - qui est toujours là d’ailleurs - et quelques autres : Le Clézio, Kundera, Sollers...  »

     
    Construire une confiance
     
    En prenant ses fonctions d’éditeur, Jean-Marie Laclavetine a conscience que beaucoup d’auteurs se sentent isolés au sein de la maison, aussi entend-il s’attacher à y créer un climat accueillant, chaleureux. Il insiste  : « L’édition c’est un dialogue, c’est une relation humaine extrêmement riche, très forte, très intense, parfois même extrêmement intense. C’est passionnant de voir comment chacun s’engage de façon différente dans un travail littéraire. » Comme toute relation, celle unissant éditeur et auteur se construit  ; la confiance s’acquiert  : elle est essentielle pour que le travail éditorial puisse s’opérer. Un accompagnement attentif permet à un auteur de porter le texte à son plus haut point de réussite. Une relation solide donne de la force pour traverser les tempêtes et faire avancer les projets.
    L’éditeur est un pivot essentiel entre l’écrivain et la maison d’édition, les décisions qu’il est amené à prendre sont souvent difficiles. Bien que le dernier mot revienne à Antoine Gallimard, Jean-Marie Laclavetine a une très grande responsabilité : celle de soutenir, ou non, la publication d’un manuscrit. «  L’engagement est profond, grave, et les conséquences sur la vie d’un auteur sont incalculables.  » Le risque est de mettre en difficulté tout à la fois l’auteur et la maison d’édition si le choix n’est pas le bon. Lorsqu’il s’agit d’un premier manuscrit, intéressant mais non-publiable, le refus peut aboutir sur une rencontre et un accompagnement. Il est assez fréquent, dans la vie d’un écrivain, que plusieurs refus motivés participent à l’aboutissement d’une démarche d’écriture. « On amorce un dialogue qui, peut-être, plus tard, va se poursuivre. Quand le premier livre est publié, il s’appuie sur un travail qui est déjà très solide entre l’auteur et l’éditeur. » S’il y a déjà eu publication d’un ou plusieurs textes et que le nouveau manuscrit n’est pas à la hauteur des attentes, pour Jean-Marie Laclavetine, le tourment est plus grand. Au risque de blesser, il se refuse à des compliments qui sonneraient faux et il préfère la transparence.
     
     
    Diversité des modes d’intervention et des temporalités 
     
    Jean-Marie Laclavetine aime particulièrement se consacrer au travail de tri. « Ce qui m’a toujours passionné dans l’édition, c’est la découverte : lire les manuscrits qui arrivent par la poste et essayer de trouver, dans cette masse énorme, des œuvres intéressantes. Je crois que c’est la base du travail éditorial, il n’y a pas de secret : les œuvres intéressantes, elles arrivent à 98% par la poste. » Il souligne volontiers qu’il n’y a pas deux relations, deux situations d’édition identiques  : tel auteur propose un manuscrit qui s’apparente à un brouillon, il faut retravailler minutieusement avec lui  ; tel autre envoie un texte très abouti dont pas une virgule ne bougera, mais a besoin de temps pour discuter de projets futurs… Jean-Marie Laclavetine est présent, il sait s’adapter à chacun. 
     
    Le cadre même de la maison Gallimard lui permet cette souplesse et cet épanouissement. « C’est une maison qui fonctionne sur des réseaux informels, des relations un peu secrètes parfois, des discussions de couloir, des relations d’influence qui sont tout à fait impalpables, des relations d’amitié aussi, des affects qui circulent... Cette part irrationnelle du fonctionnement, qui existe dans toutes les entreprises, est beaucoup plus importante dans une maison comme celle-là. » Chaque éditeur est libre de s’investir selon ses désirs, les approches sont disparates. Jean-Marie Laclavetine choisit ses contraintes, il invente sa propre façon de travailler. Il vit en Touraine et ne passe que deux journées par semaine dans les bureaux de Gallimard. Il organise son temps comme il le souhaite et, nous le comprenons à demi-mot  : il n’en est pas avare. C’est le résultat de la pluralité des temporalités éditoriales. De la lecture d’un manuscrit à la sortie d’un livre en librairie, il faut savoir jongler, les projets éditoriaux s’enchâssent. Jean-Marie Laclavetine nous rappelle que la littérature ne peut se résumer au seul texte : elle est aussi le processus qui permet de mettre en relation texte et lecteurs. Il détaille les différentes étapes du travail éditorial au sein des éditions Gallimard, dont les phases les plus concrètes sont «  indispensables et souvent déterminantes pour la vie du livre  ».
     
    Parcours d’un manuscrit
     
    Les manuscrits qui arrivent chez Gallimard ne sont pas tous lus intégralement mais ils sont tous enregistrés au service Manuscrits, lieu de mémoire et d’archivage. De nombreux textes se trouvent très vite écartés par un premier cercle de lecteurs. Jean-Marie Laclavetine met en avant l’importance de la note de lecture, au cœur du travail éditorial. À travers elle doit s’exprimer un point de vue esthétique et un avis quant à une publication éventuelle. Après cette sélection, le directeur du service Manuscrits distribue chaque texte à l’un des douze membres du comité de lecture, selon les affinités esthétiques et les disponibilités. Le comité est composé de lecteurs et d’éditeurs et est présidé par Antoine Gallimard. Jean-Marie Laclavetine fait paraître dans la Blanche, mythique collection de littérature française, des livres très différents.
    «  Certaines maisons ont une ligne éditoriale plus claire. Chez Gallimard, on publie beaucoup, ce qui permet une palette très large et des goûts très différents. Pour ma part, si je trouve un manuscrit très bon, je le trouve très bon, il n’y a pas de ligne éditoriale qui tienne. L’important c’est qu’il y ait un public possible et une tenue stylistique pour la Blanche.  » Quand un texte est accepté par Antoine Gallimard, Jean-Marie Laclavetine est chargé de la signature d’un contrat avec l’auteur. Pour une première publication, c’est souvent une simple formalité. Avec des écrivains aguerris qui ont les moyens de négocier ou avec de jeunes auteurs défendant fermement leurs intérêts, la discussion est parfois plus âpre. Gallimard n’est pas réputée pour la générosité de ses offres. Pour Jean-Marie Laclavetine, c’est plutôt un avantage : les auteurs ne sont pas là par appât du gain et cela évite désillusions ou relations malsaines. Une fois le contrat signé, le processus de création du livre s’engage. Le manuscrit passe entre les mains d’un préparateur, un premier jeu d’épreuves est imprimé, puis un correcteur prend le relais pour une relecture lente et minutieuse. Jean-Marie Laclavetine regrette que ce travail de correction se perde dans l’édition française : c’est une étape qui coûte cher mais qui a une grande influence sur la qualité du résultat. « La compétence de l’éditeur, ce n’est pas une compétence de correcteur. » 
    Le service commercial n’a aucune voix au chapitre quant aux choix de publications mais fixe le volume du tirage, la date de sortie, le prix de vente. Deux logiques s’entrechoquent : pour les commerciaux, il serait préférable que moins de livres soient publiés : avec six cent cinquante nouveautés annuelles chez Gallimard, dont douze à quatorze nouveaux titres de la Blanche à la rentrée de septembre, la charge de travail est lourde. Jean-Marie Laclavetine, lui, milite pour ne pas trop réduire le nombre de publications : « Ce n’est pas toujours le livre qu’on attendait qui va marcher. On a des surprises. » 
    En bout de chaîne, l’éditeur est en lien avec le service de presse qui travaille la communication sur une multitude de supports. Pour la rentrée de septembre, les livres sont envoyés aux journalistes au mois de juin : certains de leurs retours permettent de déceler, en amont, des frissonnements positifs et prometteurs… 
    Jean-Marie Laclavetine est en prise, simultanément, avec ces différentes étapes de travail. Dialoguer avec un auteur, lire un manuscrit qui sera publié un an plus tard, travailler avec un correcteur sur un livre en cours de publication, raisonner les trop nombreux candidats à une publication en septembre, défendre un livre auprès du service commercial, autant de facettes qui font la richesse de son travail. Il reconnaît avoir des difficultés à déléguer  : en homme de passion, il aime suivre ses auteurs. «  C’est tellement attachant et tellement captivant de participer à l’émergence d’une œuvre littéraire, même si c’est le l’extérieur. Il se crée un lien tellement puissant entre les personnes… Il y a quelque chose d’exaltant.  »
     
     

    Billets

     
    Vous rencontrez Jean-Marie Laclavetine venu vous livrer son histoire, son parcours. Vous écoutez attentivement, traquant dans l’humilité de ses mots la grande image de l’éditeur : celle du démiurge qui métamorphose le manuscrit brillant en best-seller, l’écrivant anonyme en écrivain de premier plan. Ce grand éditeur place son travail ailleurs. Ailleurs qu’à Paris, scène littéraire dominante et siège de la maison Gallimard où il officie, plutôt chez lui en province. Ailleurs que dans le jackpot du coup éditorial. Il inscrit sa démarche dans un véritable plaisir de la rencontre et de la surprise. Il n’écarte de son propos ni la longue entreprise du façonnage du livre, ni la joie qu’il ressent à la parution de ses auteurs et à leur succès. Mais il souligne que les choses échappent parfois à sa mesure et à son intuition. Parmi ces surprises, la variété des relations qu’il tisse avec les écrivains font la force et le sel de son métier. Jean-Marie Laclavetine est absorbé. Il confie laisser de côté ses propres activités d’écriture sans regrets, se sentant trop investi dans celles des autres. Vous comprenez alors que la surprise, pour Jean-Marie Laclavetine, c’est que l’édition est devenue un art de vivre. « Je choisis ce que je vis », conclut-il. De surcroît, il choisit ce que vous lirez peut-être. La grande image de l’éditeur vous apparaît alors très nette et un peu plus candide.

    Noémie B.
     
     
    Jean-Marie Laclavetine est un homme qui reste à distance, géographiquement, politiquement. Cette éthique de la distance nous apprend à reconsidérer notre propre rapport à la lecture et aux idées. On comprend en l’écoutant qu’être à l’écart est une manière de s’approcher de l’essentiel. Jean-Marie Laclavetine regarde ainsi le paysage littéraire, et médiatique, avec recul et lucidité. Il montre que le calme et la discrétion peuvent être des terres fertiles pour y élever un esprit critique et intègre. Il ne joue d’ailleurs jamais la carte de l’anecdote, du ragot croustillant sur un auteur. Il ne joue pas non plus celle du privilège. Là se trouve sa ligne : une ligne lisible, celle de la pudeur et du respect des liens, dont Gallimard a dû saisir l’importance. Né en 1954, il est suffisamment vieux pour avoir vécu un âge où écrivains et éditeurs se respectaient, parlaient littérature et politique, ne se mettaient pas les uns et les autres dans des rôles caricaturaux, mais il est encore suffisamment jeune pour croire avec un esprit vif et insatiable dans ce que le présent éditorial a à offrir. Il est le trait d’union entre deux époques, le fil qui rappelle que le présent n’est pas déconnecté des époques qui le précèdent. Mais comment, alors, ne pas voir ce qui, précisément, s’est transformé ? Car si Jean-Marie Laclavetine est d’une franchise exemplaire à propos des revendications contractuelles de jeunes écrivains qui ont pris le pas sur leurs prises de positions éthiques, à propos de la dévalorisation du métier de correcteur, à propos d’une matière temporelle sur laquelle il est de plus en plus difficile d’avoir prise – celle du temps qu’un livre nécessite de son écriture à sa sortie en librairie – avalée entre les différents chaînons de la production du livre, cela reste étonnant de si peu parler d’écriture lorsque c’est une partie du métier de la faire exister publiquement. Non pas en terme de critères, mais davantage en terme de spécificité, pourquoi ne pas essayer de comprendre ce qui, dans l’écriture change, quand tout change autour d’elle ? Serait-elle – ainsi que les moyens mis en œuvre pour la publier – les seuls que notre époque ne transformerait pas ? Ce serait là une étrange exception, quand reste sans réponse la question de la surproduction des livres, question que tous les acteurs des métiers du livre posent, année après année, présent après présent. 
     Paul A.
     
    Fiction Laclavetine
    ou
    
L’Irruption du romanesque dans le discours d’un éditeur

     
    Jeune homme, Jean-Marie Laclavetine entre en littérature en faisant un pas de côté. Il évoque rodéo et missions secrètes pour échapper au joug du salariat, vie isolée dans le Lot : nous le voyons tanguero des marais, jeune affranchi dansant entre les joncs, un livre dans une main, un stylo dans l’autre. A cultiver la liberté, il récolte un roman. Neuf mois pour devenir auteur, sans oser y croire, puis l’espoir anonyme transporté dans les sacs en toile de jute de la poste, le télégramme enthousiaste de l’éditeur « Envoyez-moi la suite, signé Lambrichs », les yeux éberlués du provincial sur le monde Gallimard, le sentiment d’imposture, les plats de pâtes du jeudi midi partagés avec les auteurs qu’il admire... Jean-Marie Laclavetine est partie prenante du mythe de la maison qui l’accueille. Pour lui c’est le début d’une vie de transfuge. Quand Antoine Gallimard lui propose une place qui aurait mis le Tout-Paris littéraire à genoux, il tient son cap et n’accepte qu’à condition de pouvoir garder la distance juste. S’il n’a de cesse de s’éloigner, de se retrancher, c’est pour mieux être au cœur. De loin, on l’imagine éditer comme il pêche : en homme humble et silencieux, de passage dans un milieu qui n’est pas tout à fait le sien.

    Tania T.
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