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  • Rencontre avec Marie-Catherine Vacher - 25 mars 2014

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  • Compte-rendu de la rencontre avec Marie-Catherine Vacher du 25 mars 2014, par Mélisande Labrande et Aurélien Mazelier

     


    Marie-Catherine Vacher est éditrice chez Actes Sud, où elle s’occupe de littérature française (elle est notamment l’éditrice de Jérôme Ferrari) et dirige la collection de littérature anglo-américaine (où sont édités Paul Auster, Don DeLillo, William T. Vollmann...).

     
     
    De l’enseignement à l’édition
     
    Marie-Catherine Vacher a effectué ses études en province avant de venir à Paris pour faire une classe préparatoire. Elle obtient son agrégation de lettres modernes puis commence à enseigner le français dans le Nord. Après dix ans d’enseignement, sa vocation pédagogique faiblit et elle cherche à s’orienter vers l’édition, bien qu’elle ne connaisse personne qui travaille dans ce milieu. Elle a alors trente-trois ans et la seule expérience qu’elle ait eue dans l’édition est son travail de lectrice chez Christian Bourgois pendant son année de préparation à l’agrégation. Aujourd’hui, elle pense que l’enseignement et l’édition ne sont pas des domaines aussi éloignés qu’ils y paraissent : les deux activités sont fondées sur l’envie de faire partager un goût pour la littérature.


    Durant sa dernière année d’enseignement à Compiègne, elle suit une formation à Paris XIII, dans un master d’édition dirigé par Jean-Marie Bouvet. Cette formation professionnelle a été importante car elle lui a permis d’apprendre ce qu’était réellement l’édition. Les formations professionnelles sont, dit-elle, un bon moyen de se familiariser avec ce milieu, à condition qu’elles ne se focalisent pas seulement sur le marketing et les enjeux économiques : le bagage littéraire est aussi important pour parvenir à intégrer l’édition. Ces formations servent à prendre conscience de l’organisation d’une maison d’édition, des hiérarchies et de l’interdépendance des services entre eux : toute la chaîne nécessaire pour qu’un livre arrive sur la table des libraires. Elle regrette qu’aujourd’hui la majorité des cadres dans l’édition viennent plutôt de grandes écoles de commerce que d’études littéraires, même si elle reconnaît qu’il existe encore des maisons d’édition qui favorisent un profil littéraire.
    Pour sa deuxième année de master (à l’époque DESS), elle décide de prendre une année sabbatique. Elle contacte des éditeurs et obtient un stage d’un mois chez Actes Sud en mars 1989. Actes Sud compte alors 35 salariés (il y en a 200 aujourd’hui). En entrant chez Actes Sud, elle fait partie de ce qu’elle nomme la « promotion Nina Berberova » : le grand succès public de la romancière russe permet des embauches, comme la sienne ou celle de Sabine Wespieser (qui fondera plus tard sa propre maison d’édition.) Elle reste quatorze ans à Arles, en faisant des allers-retours avec Paris.

     
    Éditrice chez Actes Sud
     
    Lorsqu’elle arrive chez Actes Sud, Marie-Catherine Vacher ne connaît pas encore grand-chose du travail d’éditeur, elle est, nous avoue-t-elle, une « littéraire un peu dans les nuées. » Elle commence au service des manuscrits, tout en étant l’assistante de Bertrand Py.
    Dans sa pratique d’éditrice, Marie-Catherine Vacher essaye d’être la moins interventionniste possible sur le manuscrit de l’auteur. Elle refuse de lire les travaux en cours, elle veut que les écrivains aillent au bout de leur forme, quitte à se tromper. Elle préfère recevoir une œuvre achevée sur laquelle elle n’aura à intervenir qu’à la fin, car elle n’aime pas ce qu’elle nomme « les livres d’éditeur », formatés pour correspondre aux attentes d’un lecteur imaginaire dont on ignore tout.
    Ce qui la séduit dans un manuscrit, c’est qu’à sa lecture il se révèle comme une expérience psychique : « avant que je le lise, il n’existe pas, une fois que je l’ai refermé, je ne vois que lui, alors je dois le publier. » Elle dit rechercher dans les livres une forme d’autorité, au sens d’un caractère décidé de la forme. Elle sait que pour sa part, elle aime les livres « assez lyriques et avec une forte température. » Elle se souvient cependant de ce que lui disait Hubert Nyssen, le fondateur d’Actes Sud : « Tu n’es pas obligée de publier des livres qui te ressemblent », et cherche à garder une forme d’innocence face à la littérature.
     
     


    Retour sur la création d’Actes Sud


    Actes Sud, c’est d’abord un homme : Hubert Nyssen, d’origine belge, venant de la publicité, « un vrai entrepreneur » selon Marie-Catherine Vacher, et également écrivain – il est alors publié chez Grasset. À cinquante-trois ans, sa volonté est de créer une maison d’édition de qualité en région, qui ne soit pas pour autant régionaliste.
    En 1978, il fonde Actes Sud, dans une bergerie du « Paradou », petit village de la vallée de Beaux, près d’Arles, avec sa femme, Christine Le Bœuf. Ils sont rejoints par plusieurs amis dont Annie Morvan ou Jacqueline Chambon, qui créera ensuite sa propre maison d’édition, à Nîmes, laquelle rejoindra plus tard le groupe Actes Sud.
    La création d’Actes Sud s’inscrit dans un mouvement plus général, à la fin des années 1970, qu’on a appelé le « Printemps des éditeurs » : plusieurs petites maisons d’édition prennent racine dans le Sud, comme Arléa à Aix-en-Provence, ou Rivages (à Marseille). Elles seront rares à survivre face au monopole parisien, mais Actes Sud est l’une d’entre elles.

    Le nom choisi pour la maison n’a rien de politique, contrairement à ce que le mot « Actes » suggère, surtout à cette époque : il s’agit en fait d’un acronyme pour A.C.T.E.S. : Atelier de cartographie thématique et statistique, le nom de l’entreprise fondée à Bruxelles par Hubert Nyssen. S’il y a une dimension politique dans cette aventure éditoriale, elle réside en revanche dans le choix tranché et pérenne de la décentralisation : depuis la naissance d’Actes Sud, l’essentiel du travail éditorial mais aussi la fabrication des livres, se font autour d’Arles et non à Paris. C’est un point fondamental selon Marie-Catherine Vacher : l’éloignement du monde germanopratin permet une très grande liberté, la possibilité de faire des choix éditoriaux qui ne doivent rien aux tendances, aux modes, aux attentes du public. C’est un grand avantage, au niveau éditorial en tout cas, que ce recul mental. Pour ce qui est du service de presse ou de la publicité, c’est différent : il leur est indispensable d’avoir un pied à Paris.
     


    L’organisation de la maison
     


    Le succès de la maison tient aussi, selon Marie-Catherine Vacher, à la stabilité du comité de direction. Depuis la mort d’Hubert Nyssen en 2011, sont restés à la tête d’Actes Sud : Bertrand Py, Françoise Nyssen (la fille d’Hubert) et Jean-Paul Capitani (époux de Françoise, qui avait fourni à Actes Sud un capital foncier important). Ils sont donc trois pour prendre les grandes décisions, comme les partenariats à l’international ou le choix des diffuseurs.
    La maison compte environ 200 salariés. La grande majorité travaille dans les services commerciaux, de presse ou de comptabilité. Il y a deux types d’éditeurs, au sein d’Actes Sud : une dizaine d’éditeurs salariés, dont Marie-Catherine Vacher fait partie, et d’autre part des directeurs de collection qui, eux, ne sont pas salariés, notamment parce qu’ils ont la charge d’un pays ou d’une langue dont les publications sont moins abondantes. Leur profil est souvent celui de traducteur et connaisseur de l’aire culturelle en question. Ils sont, dans ce cas, payés selon une somme forfaitaire : ils bénéficient d’un voyage par an dans le pays dont ils ont la charge ainsi que d’un pourcentage sur les ventes, autour de 1,5 %. C’est donc une situation moins stable que celle d’éditeur salarié, et qui ne suffit pas à faire vivre… sauf dans des cas exceptionnels, comme pour l’éditeur qui a déniché Millenium de Stieg Larsson (4 millions d’exemplaires pour le seul grand format). Lorsque le pôle commercial a senti le frémissement, il a même accéléré la publication du deuxième. Ces miracles éditoriaux profitent bien sûr à une maison d’édition, mais Marie-Catherine Vacher insiste sur le fait qu’un bon éditeur est celui qui perçoit l’étincelle avant de la voir dans les chiffres.
    Autour des années 2000, un grand virage s’amorce chez Actes Sud. En 2004, la maison gagne un premier prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé. Puis en 2012, Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, qui s’était déjà vendu à 85 000 exemplaires avant de recevoir le prix. Marie Catherine Vacher explique que s’il a fallu vingt ans à Actes Sud pour obtenir son premier prix Goncourt, c’est en partie parce que la maison est située à Arles et que malgré l’autorité qu’elle a acquise et les contacts de ses éditeurs dans le monde littéraire, ils n’étaient pas « dans la boucle » du jury.

     
        
    Aujourd’hui, Actes Sud possède davantage de bureaux dans Paris, dans le 6e arrondissement, notamment les secteurs Jeunesse et Bande Dessinée. En janvier 2013, la maison a repris Payot Rivages. Actes Sud cherche actuellement dans Paris un espace assez vaste pour créer un lieu culturel mixte : salle de concert, de spectacle, librairie. L’important catalogue de théâtre de la maison et ses réseaux de metteurs en scène, de comédiens, de musiciens pourraient entrer dans cette dynamique.
     


    L’édition de littérature étrangère


    Actes Sud a toujours fait une très grande place à la littérature étrangère. C’est un de ses points forts dans le monde éditorial, et l’une des raisons pour lesquelles cette maison survit bien loin de Paris. Toutefois, éditer des auteurs étrangers implique des coûts et des démarches particulières.
    La littérature étrangère a un coût assez élevé car elle implique d’acheter les droits du livre, mais aussi de payer la traduction. Certains auteurs coûtent très cher, comme Paul Auster (sans vouloir divulguer le montant exact, chaque nouveau livre coûterait plus de 100 000 euros), mais il rapporte aussi beaucoup à Actes Sud qui peut se permettre de publier des livres qui ne sont pas rentables. C’est aussi une volonté sur le plus long terme de publier l’ensemble de l’œuvre de Paul Auster, même si l’œuvre connaît des hauts et des bas, des ruptures d’intensité.
    Toute traduction suppose a minima deux relectures, parce que, dans le processus de publication d’un livre traduit, les compétences sont partagées. La compétence linguistique est celle du directeur de collection, qui chapeaute le premier temps de la traduction : il choisit le traducteur et effectue le travail de contrôle. Dans un second temps, les éditeurs en interne (qui, bien souvent, ne maîtrisent pas la langue source mais détiennent la compétence éditoriale) font une relecture en français. Cette double lecture est, selon Marie-Catherine Vacher, indispensable : une fois qu’un livre sort dans une mauvaise traduction, il a toutes les chances d’être mal reçu et jamais retraduit. C’est donc une grande responsabilité vis-à-vis de l’auteur et de son éditeur ; Marie-Catherine Vacher voit ce travail comme une véritable mission, qui se doit d’être excellemment accomplie.
    Il est assez fréquent que la relation auteur-traducteur dépasse le domaine professionnel, et cela peut éventuellement poser problème lorsqu’un traducteur ne s’avère pas aussi bon qu’il a pu l’être. Il est, dans ce cas, très délicat de confier un travail à quelqu’un d’autre et d’interférer dans une relation de fidélité qui, pourtant, se met à desservir le texte.
    Un autre problème se pose dans le cas de littératures dans des langues rares, ou limitées à un pays comme la Corée du Sud, le Japon ou Israël. Ces pays possèdent souvent un organe destiné à la promotion de leur littérature dans le reste du monde. Ainsi il arrive à l’Institut de la traduction hébraïque de faire traduire en anglais des extraits d’ouvrages israéliens par des professeurs d’université, qui ne sont en rien des traducteurs littéraires ce qui, paradoxalement, nuit plutôt aux textes promus. Il y a, en outre, une méfiance assez généralisée des éditeurs envers les ouvrages mis en avant sur papier glacé par de tels organes institutionnels.

     
    Rencontrer éditeurs et agents
     
    Sans négliger les salons ou les foires internationales, qu’elle décrit comme des lieux où se déploie une frénésie parfois peu propice à la découverte authentique de textes à publier, Marie-Catherine Vacher préfère la rencontre directe des éditeurs ou des agents dans leurs bureaux. Les agents littéraires sont assez déconsidérés par les éditeurs français mais d’après elle, dans les pays anglo-saxons il est très difficile pour un écrivain d’avoir un éditeur sans passer par un agent. Les agents permettent à la fois de préserver le temps de l’écriture de l’auteur, de régler les problèmes de droits d’auteur et de négocier avec les maisons d’édition. De plus, certains agents ont une lecture acérée des textes, qui s’apparente à une lecture éditoriale, ils peuvent s’avérer très utiles pour les auteurs.
    Marie-Catherine Vacher insiste cependant sur l’importance (notamment dans le milieu de la littérature anglo-saxonne où elle note une certaine tendance à la bulle spéculative), de résister à la surenchère des agents qui veulent absolument vous vendre un livre, et de ne pas être à la remorque d’un possible buzz. Sa manière de fonctionner est la suivante : lorsqu’un livre l’intéresse, elle met l’agent en relation avec le service d’achat de droits. Son rôle, en tant qu’éditrice, n’est pas celui de négociatrice : elle n’a pas d’enveloppe contenant une certaine somme par année.


    Elle dit se considérer comme l’agent de ses auteurs. Lors de ses rencontres à l’étranger, elle ne se prive pas de parler des livres qu’elle a publiés en France. Les éditeurs américains ne se contentent pas d’un dossier de presse car ils estiment que la presse française n’est pas impartiale, ils la pensent corrompue. Ils regardent en priorité les chiffres, et ne publieront pas un livre qui s’est vendu à moins de 10.000 exemplaires en France, même si chacun sait, dans les maisons d’édition, qu’un livre de littérature française ou étrangère s’est, de fait, très convenablement vendu lorsque ses ventes avoisinent les 5000 exemplaires. 
    De manière générale, Marie-Catherine Vacher souligne un déséquilibre considérable entre le capital de sympathie que l’on a, en France, pour la littérature américaine et, à l’inverse, l’absence de curiosité des États-Unis pour ce qui sort en France (et plus largement dans le reste du monde). Certes, les deux Goncourt parus chez Actes Sud ont été traduits, mais il demeure un problème pratique : les Américains ont peu de traducteurs littéraires de bon niveau. Il est arrivé qu’un auteur libanais, comme Elias Khoury, ou coréen, comme Yi Mun-Yol, traduits en français et publiés chez Actes Sud, soient découverts par un éditeur américain (Archipelago Books) ou britannique (Harvill Press) qui ont alors choisi de les faire traduire en anglais.

    En conclusion, Marie-Catherine Vacher nous engage à réfléchir à la façon dont nous lisons les nouvelles – en France de manière moins évidente que dans le monde anglo-saxon par exemple. Il serait bon, selon elle, de concevoir et d’inventer d’autres formes de parution et mises en valeur de ces textes (ce que permettrait peut-être le numérique), plus adaptées que le traditionnel recueil. C’est là un des rôles de l’éditeur.


    Billets

     
    Lorsque Marie-Catherine Vacher affirme que, pour elle, enseigner la littérature française et éditer des auteurs, c’est la même chose : « faire passer des textes », on a envie de se dire que ce n’est pas une coquetterie et qu’elle le pense vraiment. C’est dans doute dû à la manière dont elle décrit son métier : la moins interventionniste possible quant au travail des auteurs sur leur propre texte, mais la plus active possible lorsque le texte est là et qu’il lui semble bon. Car comme elle le dit joliment « une fois que je l’ai refermé, je ne vois que lui, je dois le publier. » Comme si éditer, c’était toujours une manière d’objectiver une expérience intime et obsédante, une sorte d’exorcisme.
    L’image forte qui ressort de cette rencontre est en effet celle des livres perçus comme des organismes vivants et, en tant que tels, plus ou moins autonomes ou fragiles. Quand un livre naît, c’est à dire une fois qu’il est publié, tout n’est pas joué : mille possibles s’ouvrent. Parmi les étapes essentielles de la vie d’un livre, il y a le passage de frontières entre différents pays, différentes langues. Marie-Catherine Vacher parle alors d’un risque de mort. Une mauvaise traduction, voilà qui suffit à tuer un livre, au sens propre : il ne sera pas acheté, pas lu, pas réédité et sûrement pas retraduit de sitôt. La notion de responsabilité de l’éditeur prend ici un sens très concret.
    Et on ira plus loin : préparer le nid d’un livre, cela peut même se faire plus en amont. Militer pour que les éditeurs arrêtent de décourager les jeunes auteurs de nouvelles, parce que cela « ne se vendrait pas », c’est encore favoriser la vie de certains livres à venir.

    Mélisande Labrande
     


    Cette rencontre avec Marie-Catherine Vacher a été l’occasion d’en apprendre davantage sur le métier d’éditeur, sur les problèmes et l’importance de la traduction de la littérature. Son parcours et sa manière de travailler avec les écrivains nous montrent combien l’intérêt pour la littérature doit primer dans le métier d’éditeur.
    Éditer de la littérature étrangère demande un investissement économique plus important et engage à plus de risques. L’histoire d’Actes Sud a ceci d’intéressant que la maison d’édition a réussi à se développer en étant éloignée de Paris et à prendre de l’importance en éditant des auteurs étrangers.
    Au vu des faibles tirages de la majorité des livres, du public réduit de la littérature en comparaison d’autres arts, la question abordée en fin d’entretien sur l’utilisation des nouvelles technologies pour l’édition apparaît plus que judicieuse pour élargir le lectorat et ouvrir de nouveaux horizons à la littérature. 


    Aurélien Mazelier

     
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