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  • Rencontre avec Emily Barnett - 17 mars 2015

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  • Compte-rendu de la rencontre du 17 mars 2015 avec Emily Barnett, par Louise Mutabazi, Bérangère Petrault et Yannis Tsikalakis

     
    Quand elle était étudiante en fac de lettres, Emily Barnett se penchait sur la question du romanesque dans les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes et dans La Prisonnière de Marcel Proust. Elle allait à l’université, revenait chez elle avec des piles de livres. Elle y pensait, elle écrivait, elle mettait ses idées en forme, elle rendait sa copie.
    Quand elle était étudiante en fac de lettres, Emily Barnett allait voir des films au cinéma. Elle rentrait chez elle, elle y pensait, elle écrivait, elle mettait ses idées en forme, elle produisait ses premiers textes critiques.
    Aujourd’hui critique littéraire et cinéma freelance, habituée des Inrockuptibles ou de magazines féminins tels que Grazia, et plus récemment des émissions Le Cercle sur Canal + ou La Dispute sur France Culture, Emily Barnett nous parle de son métier, de son parcours, de ses doutes (quelques-uns) et de ses envies (nombreuses).
     
     
    Débuts et formation
     
    Sa première critique cinéma est publiée alors qu’elle est en stage aux Inrockuptibles. C’est en 2005, et un article de descente en flammes où elle ne mâche pas ses mots : « Le garçon qui s’occupait des stagiaires était consterné. » Jean Marc Lalanne, rédacteur en chef, valide pourtant le texte et le publie.


    Emily Barnett passe trois mois en stage aux Inrocks. Trois mois pendant lesquels elle est chargée de faire des résumés des critiques cinéma parues pendant la semaine pour le site internet du magazine. Trois mois pendant lesquels elle lit toutes les critiques, et doit comprendre chaque texte, ses arguments et ses articulations pour en faire un condensé.
    A l’issue de ce stage, sans avoir une véritable vocation pour le métier de critique, elle souhaite garder ce rapport étroit aux textes et à l’écriture et devient contributrice régulière du magazine, pour la rubrique Cinéma d’abord, puis au sein de la rubrique Livres ensuite.
    « Les critiques sont avant tout des gens qui aiment lire, voir des films, réfléchir et écrire. » Emily Barnett dit avoir tout de suite apprécié la liberté de mouvement et d’emploi du temps qu’offrait le statut de freelance : « J’avais l’impression de prolonger la vie étudiante ». Avec le recul, elle considère aussi les inconvénients de ce statut « c’est une liberté totale mais une liberté inquiète. Il n’y a pas de tranquillité à 100%. C’est un statut précaire qui dépend beaucoup des relations créées avec les différents employeurs. »


    Depuis qu’elle a commencé à collaborer avec Les Inrocks, Emily Barnett a pu observer les différentes transformations structurelles du magazine.
    Créé en 1986 par Christian Fevret et Arnaud Deverre, le trimestriel culturel devient un hebdomadaire en 1995. Le magazine change de forme en 2010 lorsque Christian Fevret vend ses parts à Mathieu Pigasse : sans faire disparaître la culture et la musique de ses pages, Les Inrockuptibles intègre désormais des pages d’actualités (politique, mode, tendances...). La rédaction est aujourd’hui dirigée par Frédéric Bonnaud.
    Nelly Kaprièlian, la chef de la rubrique Livres, a choisi de constituer une équipe resserrée pour permettre un dialogue permanent entre elle et les quatre critiques littéraires freelance réguliers. Au sein du magazine, six pages sont consacrées à la littérature. Chaque collaborateur publie donc un à deux papiers par semaine. Mais malgré ce rythme soutenu, les auteurs freelance ne peuvent pas se contenter d’un seul employeur.
    Ainsi dès 2008, Emily Barnett propose aussi des textes critiques à la presse féminine, la rémunération par article étant beaucoup plus importante. Les critiques freelance sont la plupart du temps amenés à exercer leur métier de manière solitaire ; aussi c’est à la fois pour diversifier ses employeurs et pour retrouver une situation d’échange et de débat autour des œuvres qu’Emily Barnett a accepté depuis quelques années de faire partie des chroniqueurs de “La Dispute” (émission animée par Arnaud Laporte sur France Culture) et du “Cercle” (émission présentée par Frédéric Beigbeder sur Canal +).
     
     
    Les techniques du métier
     
    Afin de choisir les sujets de ses papiers et chroniques, Emily Barnett doit faire un travail de sélection. Tout commence par ce qu’elle appelle la phase « piles ». Elle reçoit en moyenne quinze livres par jour, dans la boite aux lettres collective de son immeuble, ce qui ne manque pas d’importuner ses voisins. À son sens, les critiques reçoivent trop de livres, et surtout un grand nombre d’ouvrages qui ne correspondent pas aux intérêts des médias pour lesquels ils officient. Elle se retrouve ainsi régulièrement avec des livres de cuisine ou des livres jeunesse.


    Au bout d’une semaine, elle finit par ouvrir les colis : « C’est vraiment un boulot de manutention. Je prends mon ouvre-lettre parce qu’au bout d’un moment avec les mains ça fait mal. » Le premier critère de sélection est la maison d’édition. « Un éditeur, une maison d’édition, ça raconte une histoire. Un livre P.O.L. va a priori plus attirer mon attention qu’un livre édité par Belfond. C’est une question d’affinités littéraires. »
    Elle prête ensuite attention au titre, au nom de l’auteur, à la couverture et surtout à la quatrième de couv’, qui peut être disqualifiante. Si celle-ci porte des thèmes proches des préoccupations des Inrockuptibles et de sa sensibilité personnelle, elle va lire la première page pour voir si la langue est intéressante. Seuls 10% des livres qu’elle reçoit sont retenus. « C’est un peu un massacre, au moins 40% de ces livres auraient pu ne pas m’être envoyés. »


    La lecture intervient dans un deuxième temps. Pour Emily Barnett, on ne peut pas faire ce métier en s’appuyant sur les modalités classiques de lecture – à supposer qu’une telle chose existe. La critique lui a permis au fil des ans d’être plus décontractée dans son rapport au livre, de s’octroyer le doit de le « picorer » sans le lire de la première à la dernière page. « On doit pouvoir inventer sa manière à soi de lire. L’immersion n’est pas le seul mode ; il y a des livres qu’on a plutôt envie de visiter. Le livre n’est plus un objet sacré auquel je dois allégeance dès lors que je l’ai ouvert. » Après avoir retenu une pile de 5-6 livres, elle lit en moyenne trois heures par jour. D’abord une trentaine de pages, puis si elles sont intéressantes, en survolant le reste du livre pour voir si le texte tient ses promesses sur la durée. Si cela lui paraît être le cas, elle appelle son employeur pour se mettre d’accord sur un calibrage. Elle va ensuite lire ce dont elle a besoin du livre « pour avoir de la matière », selon le nombre de signes qu’on lui a accordé. Pour une double page, soit 5000 signes, et environ 150 euros bruts de rémunération, elle ne peut pas se permettre de consacrer plus de six heures à la lecture et plus de trois heures à l’écriture, « sinon ce n’est pas économiquement viable ».



    Les notes prises au cours d’une lecture « active, réflexive » lui permettent d’avoir « un papier à moitié écrit » avant de commencer à écrire. Pour elle, « commencer un article est toujours compliqué », et donne le sentiment de vivre un petit événement. Quand les deadlines ne l’en empêchent pas, elle préfère se garder une nuit de sommeil entre la lecture et l’écriture, afin de laisser le texte reposer. Mais il faut aussi battre le fer quand il est chaud, quand on a encore une vision très précise du texte.

    Son travail à Canal+ et à France Culture l’a conduite à se former aux techniques propres à l’audiovisuel. « Au début on a peur d’être en panne alors on écrit tout, il faut apprendre à ne pas écrire son texte. » En effet, le discours écrit est moins vivant, constitue une forme de participation inerte et n’est pas adapté aux échanges avec des interlocuteurs, car il ne permet pas d’ajuster sa parole sur celle de l’autre. Emily Barnett appréhende donc les directs avec des notes, des citations, tout en laissant le plus de place possible à l’improvisation, ce qui « donne le vertige, mais est aussi très agréable »
     


     
    Critique et politiques éditoriales

     
    Selon qu’elle collabore avec Les Inrockuptibles, Grazia, Canal + (Le Cercle) ou encore France Culture (La Dispute), Emily Barnett module le contenu de sa critique.
    Si écrire une critique de 1000 signes pour un magazine féminin tel que Grazia suppose de mettre en place de vrais ressorts de séduction, et de formuler une critique de façon plus incisive, en travaillant l’art de la punchline, Les Inrockuptibles demandent en revanche des développements plus longs et mieux contextualisés.
    Lorsqu’elle écrit pour Les Inrocks, il est évident que la ligne éditoriale joue un rôle prépondérant : si, globalement, l’hebdomadaire se situe moins dans une optique de « passage au vitriol » qu’auparavant, une rubrique « démontage » a été conservée, où peuvent se dire, dans une forme de punching ball, les raisons pour lesquelles un film ou un livre pourtant en vue sont d’authentiques catastrophes. Cependant sur les six pages consacrées aux livres et évènements littéraires, 90% sont réservées à des critiques positives. D’abord, une double-page d’actualité met en avant le livre de la semaine ; ensuite, une seconde double-page met face-à-face deux critiques ; enfin, une dernière page est consacrée à une tendance qui émerge de la production actuelle et aux informations et annonces d’événements à venir.
    Dans l’ensemble, « l’inactualité » est peu présente, à moins qu’il s’agisse, par exemple, de (re)publication de textes exhumés de grandes figures tels Bukowski ou Kerouac. Il s’agit en effet d’être au plus près de l’actualité éditoriale, tant la pression économique est prégnante : les éditeurs comme les libraires dépendent en effet pour l’essentiel de la vente des nouveautés.
    Selon ce même impératif d’épouser l’actualité, des auteurs très attendus, tels Stephen King, ou Patrick Modiano lors de son Nobel de Littérature, bénéficient parfois de sept ou huit pages en début de journal - ce sont les « grands dossiers », qui peuvent aussi se pencher sur certaines figures incontournables, devenues de vraies « stars littéraires », tels Michel Houellebecq ou Christine Angot.
    Emily Barnett souligne combien il est important, mais aussi difficile de résister au mouvement de concentration sur un petit nombre d’auteurs et d’ouvrages qui s’est encore accentué ces dernières années. Ainsi, une rentrée littéraire propulse généralement en couverture deux ou trois auteurs seulement, pour plus de sept cents livres publiés. Les Inrockuptibles essayent de couvrir au fil des semaines une cinquantaine de livres sur cette production pléthorique. À ses yeux, la concentration a aussi une influence sur les prix littéraires, qui couronnent bien plus qu’auparavant des auteurs déjà confirmés.

    Le fonctionnement même de la critique a connu une forte évolution depuis les années 70 ; si une forme de structuralisme impliquait alors que l’on se concentre plus sur l’objet (livre) que sur les auteurs, on constate aujourd’hui un vrai « retour de balancier ». Le romancier est devenu un personnage à part entière, plus ou moins bankable, et ce parfois aux dépens de l’œuvre qui se retrouve dans son ombre. L’exemple le plus typique et le plus signifiant étant Michel Houellebecq, dont la personne fait couler autant sinon plus d’encre que ses écrits. Même Patrick Modiano, qui était jusqu’à sa nobélisation considéré comme partant avec un handicap médiatique, du fait de son peu de goût pour l’expression publique, a fini par attirer les projecteurs sur sa personne.
    De l’aveu d’Emily Barnett, on a affaire à un cercle vicieux, où il devient ardu de distinguer qui aide qui, entre les médias, les institutions qui décernent ces prix, les maisons d’édition et les auteurs. Heureusement, « il existe toujours quelques petits miracles dans l’uniformisation de la critique actuelle », et certains outsiders parviennent à attirer malgré tout l’attention – ainsi, récemment, de Debout payé de l’écrivain ivoirien Gauz paru au Nouvel Attila. C’est la confirmation, selon Emily Barnett, que la critique n’est (heureusement) pas une science exacte, et que « l’on peut passer à côté de textes grandioses à cause de réflexes culturels, professionnels idiots ». Mais, ajoute-t-elle, Les Inrocks continuent malgré ce contexte à opérer un travail de défrichage et de découverte non négligeable.


    La question se pose malgré tout : quelle valeur accorder à une critique négative ? Il ne faut pas s’en cacher : le bashing, soit le défoulement, parfois gratuit, fait vendre ; cependant, la dépréciation peut aussi être intéressante, à condition bien sûr qu’elle soit intelligemment menée : il s’agit avant tout de pouvoir émettre une pensée construite et personnelle.
    Au sein même du journal, une forme de « schizophrénie » se fait sentir ; si d’aucuns considèrent que la critique est une forme de discours inutile et/ou ringarde, comparée à l’interview ou à la story, d’autres s’efforcent au contraire de la rendre vivante et attractive, respectueuse, dans la mesure du possible, de l’oeuvre et de l’auteur. Se souvenant d’un confrère ayant enquêté auprès des proches, de la famille, de l’entourage d’Edouard Louis après le succès fulgurant – et les polémiques suscitées – par En finir avec Eddy Bellegueule, Emily parle de « démarche anti-littéraire » ; le choc et l’indignation éprouvés alors par l’auteur au vu de cette intrusion dans sa vie privée avaient été largement partagés par l’ensemble des critiques.

    Dans ce métier précaire, difficile, mais qui s’exerce avec passion, il s’agit toujours pour Emily Barnett de travailler au plus près de ses envies, et ce depuis ses début aux Inrocks ; si l’image de « junior » et « d’agitatrice » qui lui colle à la peau semble l’amuser, et qu’elle prend un plaisir évident à parler sans filtre de sa profession et de son parcours, elle avoue continuer de ressentir cette envie d’écriture littéraire qui était apparue avant qu’elle ne découvre le métier de critique. Elle confie son désir de se diriger vers une critique encore plus curieuse, moins normative, moins autoritaire. Celle qui écrit depuis bientôt dix ans sur l’oeuvre des autres va par ailleurs se retrouver prochainement de l’autre côté de l’article : son premier roman, Mary, paraîtra chez Rivages à la rentrée de septembre.
     
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