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  • Rencontre avec Rodrigo Garcia - 17 novembre 2015

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  • Compte-rendu de la rencontre avec Rodrigo Garcia le 17 novembre 2015 au théâtre Nanterre-Amandiers, par Inès Coville et Clara Dupont

     


    « Tu flotteras parmi des crânes sans certitudes,

    chacun est un sage à sa façon,

    tous sont dignes de pitié et de respect,

    habitués à courir comme des chiens enragés

    derrière des stimulants magiques… »

    Extrait de 4,de Rodrigo Garcia

     

    Rodrigo Garcia est un auteur, dramaturge et metteur en scène argentin né dans un bidonville de Buenos Aires en 1964. Sa recherche s’éloigne des formes théâtrales classiques. Il a développé un univers singulier mêlant arts plastiques, écriture poétique, performance, et création sonore. Son œuvre débridée est parfois jugée provocatrice et violente par le public. Il défend ses propositions de mise en scène en affirmant qu’elles sont des métaphores de tragédies sociales du monde capitaliste et consumériste qu’il critique vivement.

    La rencontre a eu lieu suite aux attentats du vendredi 13 novembre. Rodrigo Garcia n’a pas pu répéter le week-end et arrive fatigué pour la rencontre. Il s’adresse au public avec un fort accent argentin, alternant le français et l’espagnol dans ses réponses.

     

    Une vision nouvelle de la gestion du Centre Dramatique National de Montpellier : la défense d’un lieu transdisciplinaire et dynamique

    Rodrigo Garcia nous a présenté sa candidature au CDN comme un jeu devenu sérieux. Il n’avait pas l’intention de s’inscrire dans une logique institutionnelle, et sa candidature était motivée par une volonté affichée de liberté artistique. Il a présenté son projet en affirmant qu’il ne monterait pas d’œuvres du répertoire, et a implanté une petite troupe permanente dans ce théâtre. Cette initiative situe son institution à mi-chemin entre le modèle français traditionnel (pas de troupe) et le modèle allemand (une troupe permanente pour chaque grand théâtre). Elle permet aussi, affirme-t-il, que les artistes et les administratifs ne perdent jamais le sentiment qu’ils travaillent ensemble et pour un lieu d’expression artistique. Il a passé ses quinze dernières années de production en France, en tant qu’administrateur de sa propre compagnie. Il n’a donc eu aucune difficulté à concevoir le fonctionnement du réseau français mais a connu une intégration difficile dans sa nouvelle ville, avec notamment une petite barrière de la maîtrise de la langue (même si, malgré ses dires, son français est très correct).

    Rodrigo Garcia conçoit sa mission au CDN comme une oeuvre théâtrale à part entière, ne distinguant pas son activité de metteur en scène et son travail à la direction du théâtre. Il pense ce lieu comme un lieu pour les arts, un lieu interdisciplinaire. Dans cette optique, un département numérique et un festival de musique électronique ont été mis en place dans les locaux mêmes du CDN de Montpellier. Il a aussi pris contact avec des acteurs de la ville qui n’avaient a priori pas de lien direct avec le théâtre. C’est ainsi qu’une petite galerie d’art et un label de musique indépendant se sont ancrés dans la vie de ce lieu. Sa volonté de partage se traduit également dans sa conception de la direction d’un CDN non pas seul mais en équipe. Il s’est d’ailleurs présenté à la rencontre avec son administrateur, Benoît Joëssel, qu’il considère comme un associé et non dans une vision hiérarchique. Créer une troupe permanente prend un sens très fort dans ce contexte. Pour lui, il s’agit avant tout d’un projet artistique, de l’importance d’une vraie complicité, d’une confiance, pour commencer la recherche avec les comédiens.

    La confiance est aussi un mot qui est revenu dans sa bouche à propos du public. Étant à la tête du CDN le plus pauvre de France, « au bord de la destruction », avec seulement 300 000 euros par an disponibles pour le budget artistique, il refuse pourtant toute concession dans sa programmation. Pour lui, les spectacles contemporains ont une qualité philosophique et esthétique « au moins aussi profonde qu’un Shakespeare ». Il déplore simplement que le public ne se permette pas cette curiosité pour ce qui sort du répertoire. En effet, la première année de son mandat, les enseignants ont massivement déserté les salles car ils étaient déroutés par une offre de spectacles qui ne proposait plus vraiment un théâtre de texte, un théâtre « littéraire ». Un travail de reconquête pédagogique et d’actions autour des spectacles s’en est donc suivi. Cette année, selon Benoît Joëssel, le quota serait remonté de façon satisfaisante.

    Permettre aux gens de considérer le théâtre comme un organisme vivant de l’art et détruire le fantasme réducteur du théâtre comme musée ou comme montagne dorée (monte dorado), inaccessible au commun des mortels : voilà ce que Rodrigo Garcia cherche à expérimenter dans ce CDN qu’il a rebaptisé Humain trop Humain en référence à Nietzsche. Dans ce lieu, les gens entrent désormais pour assister à un concert, voir une exposition, s’asseoir cinq minutes à la cafèt’, en un mot : vivre.

     

    « Mon rapport au divertissement, c’est le style » : le théâtre de Rodrigo Garcia

     


    Rodrigo Garcia se montre chagriné par les réactions violentes du public face à ses œuvres. « Le travail d’un artiste est un travail de communication et d’amour. Si on parle de provocation, c’est que la société est malade, a peur de se confronter à la réalité. » Il revendique un optimisme né de la confrontation à ses pièces. Pour lui, les réactions négatives font état d’un public, d’une société qui ne veut pas être perturbée, qui ne se remet pas en cause quand elle vient au théâtre alors qu’elle consomme quotidiennement, à la télévision, des images d’une rare violence. Son théâtre, argue-t-il, est bien en deçà de cette violence réelle. « Un théâtre qui est un lieu de divertissement est un théâtre pessimiste », lâche-t-il, puisque c’est un théâtre qui croit qu’il faut fuir la réalité au lieu de montrer que l’on peut, en s’y confrontant, retrouver une forme de prise.

    À une question concernant son rapport au politique, il répond qu’il croit uniquement à une expérience esthétique. « Si cela peut s’appeler travail politique en même temps que poétique, tant mieux ». C’est donc l’expérience esthétique qui prime sur le politique, même s’il reconnaît qu’il y a dix ans, une œuvre comme Arrojad mis cenizas sobre Mickey (Balancez mes cendres sur Mickey) est une œuvre directement militante, anticonsumériste. Il ajoute toutefois que depuis, son travail s’est éloigné de cette veine militante pour devenir plus ambigu. « Comme poète, j’ai l’obligation d’offrir une choses ambiguë, jamais quelque chose de clair. Le clair, c’est la pensée politique. » En tant qu’artiste, il estime que son travail est justement d’amplifier les doutes qu’il peut ressentir et « éventuellement, de provoquer la rêverie ».

    Le théâtre apparaît ainsi comme une activité profonde, vitale, une réflexion sur le monde qui l’entoure. « Mon rapport au divertissement, c’est le style », confie-t-il par la suite. Faire des spectacles est un travail obsessionnel de recherche du style dans lequel il trouve du plaisir, du jeu. Il invoque de grands artistes du vingtième qui ont dédié leur vie à chercher leur propre style : Giacometti, Bacon, Céline, Picasso. Il est intéressant de voir qu’il ne se met pas dans la lignée de metteurs en scène mais d’un sculpteur, de deux peintres et d’un écrivain, à l’image de spectacles.

     

    4 : une œuvre lyrique, excessive, protéiforme

     


    La rencontre était suivie d’une représentation de la dernière création de Rodrigo Garcia : 4 en l’hommage aux quatre comédiens avec lesquels il a créé cette pièce et qui sont des compagnons de route.Cette pièce est un véritable objet théâtral indéterminé, symptomatique de la création contemporaine tout en demeurant original : résolument hybride, délirant, absurde, sans trame narrative apparente, cherchant à intégrer et à faire réagir le public.

    La singularité de Rodrigo Garcia opère dans l’alliance très forte entre les arts visuels et l’émergence d’une langue poétique, très intime qui se découpe sur des moments d’action et de performance. Plus qu’à du théâtre, son œuvre ressemble à une confession intime, un travail sur la langue et son rapport au monde détraqué, travaillé par des images, de la musique pop et électronique, le cocktail vicié servi par la société de consommation.

    Le dispositif est le suivant : un écran en fond de plateau sur lequel sont surtitré en français le texte espagnol et projetées des images détournées de notre culture visuelle, comme par exemple L’Origine du monde de Courbet, servant de mur de tennis contre lequel un comédien projette des balles avec rage. Au fond à jardin, une guitare électrique avec laquelle un comédien fait de la Noise Music en créant des couches successives de plus en plus fortes et brouillées. 4 coqs comme quatre comédiens, vêtus de petites chaussures de sport. Un bloc de savon de Marseille géant. Un gros siège de repos. Une palette de bois servant de table basse, avec des tourne-disques détraqués, une tête de loup empaillée et de l’alcool fort. Deux petites filles, habillées et apprêtées in situ comme des princesses de la jet-set ou de futurs mannequins faisaient également partie du spectacle, offrant un contrepoint étrange face à des adultes ne se comportant pas comme tel ou bien hantés par leur propre enfance.

     

    Le travail de création en amont

     

    Rodrigo Garcia explique qu’en répétition il arrive avec des petits éléments, ouverts, non un plan de travail : un dessin, une action. « Le texte arrive souvent à la fin », dit-il. Il écrit chez lui, dans les Asturies, seul, retiré du monde et ensuite il donne ses textes à lire aux comédiens. Le texte de 4 est peu dramaturgique. Une, plusieurs voix parlent. Les personnages ne sont pas fixes, les textes sont chuchotés dans les micros. Le comédiens se rassemblent à plusieurs moments comme un groupe d’athlètes bras dessus bras dessous, tête contre tête. Parfois, au contraire, ils hurlent des paroles ingurgitées à la télévision ou bien ils s’époumonent contre une bande son qui les rend fou. Dans ce cas leur langue est indistincte. Elle est bruit. C’est dans les moments où les paroles jaillissent du bout des lèvres qu’une poésie crue, ironique, douce-amère, se fait entendre.

     

    CDN et spectacle : une coproduction du Théâtre des Amandiers

     


    Un CDN a pour rôle principal d’être le moteur d’une activité artistique, avec une mission de création qui fait sa spécificité. A ce titre, la production est une part très importante de son fonctionnement. Ainsi, au théâtre des Amandiers, douze des dix-neuf spectacles de cette saison sont des coproductions. Delphine Vuattoux, administratrice de production de ce CDN, nous a expliqué ce terme en deux étapes : l’aide à la création et l’accueil de spectacles. L’aide à la création peut se faire grâce à des apports en nature, comme le prêt de salles pour les répétitions, des apports en industrie (c’est à dire en personnel et en compétences), comme la création de décors, le prêt de techniciens, de matériel, une aide administrative…, et des apports financiers. Dans le cas de 4, seul ce dernier a été demandé, car Rodrigo Garcia dispose déjà des lieux du CDN de Montpellier. L’accueil du spectacle varie à chaque fois. Dans le spectacle, des mesures particulières ont dû être prises concernant la législation du travail des enfants et leur protection morale – puisqu’il y a deux petites filles sur scène – ainsi que la gestion d’animaux (quatre coqs) sur le plateau.

     

    Billets

     

    J’avais une certaine appréhension concernant le travail de Rodrigo Garcia, particulièrement en rapport avec les animaux et ce qu’il pouvait leur infliger, mais j’apprécie les surprises et ce fut le cas. J’ai trouvé un homme simple et soucieux de ce qui se passait autour de lui. Pas un apparatchik de la culture mais quelqu’un qui ne taille pas dans les faux-semblants. Je regrette qu’au cours de la rencontre on ait essentiellement parlé de l’activité des Centres Dramatiques Nationaux, en même temps j’ai beaucoup appris sur l’aspect nécessairement combatif du théâtre subventionné (manque cruel de moyens, travail de fond pour rendre le théâtre plus accessible). Après les attentats, si proches, du vendredi 13, je craignais de trouver un spectacle dont la violence me rebuterait, ou au contraire, vide, à côté de la plaque, comme certaines mauvaises œuvres contemporaines me font parfois l’effet. Sortir inchangée, effet zéro. J’ai trouvé que son travail était littéraire, beau, riche, même violent, même frôlant l’illisibilité. La forme m’a plu, et me semble pertinente, vraiment actuelle, proche de ce que j’aimerais personnellement développer. Rodrigo Garcia est un auteur nerveux, doublé d’un metteur en scène créant des dispositifs intrigants, dérangeants, inattendus, au-delà de certains traits un peu clichés du théâtre contemporain. Il a développé un univers visuel cohérent, hérité de la culture pop et consumériste en parallèle de son travail intime sur le texte. Ce double aspect correspond à l’état actuel de notre monde : le débordement d’images au quotidien versus le retranchement dans l’imagination, pour tenter de sauver son individualité. Je me suis sentie positivement bousculée à la suite de ce spectacle et suis touchée d’avoir vu le travail de quelqu’un qui souhaite que la jeune fille à qui il achète des légumes (comme sa mère, puisqu’il vient d’une famille modeste) se sente invitée à venir et à prendre par à ce qu’il fait. Sa volonté de faire d’un théâtre un lieu de rencontre, de discussion, pour raffermir le tissu social est non seulement noble mais cruciale à un moment où justement on ne peut que questionner ce que c’est que de vivre bien ensemble.

     Inès

     

    La rencontre de ce mardi 17 novembre s’est poursuivie avec Jérôme Salé, le nouveau directeur des publics du théâtre des Amandiers. Alors qu’il était venu nous parler de son métier, la discussion a très vite dérivé sur la place du spectateur face au plateau.

    Nous aurions pu bénéficier d’un débat ouvert, riche, qui aurait pu – qui sait – révolutionner notre vision du théâtre et du monde ! Mais non. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une bataille rangée de cinq ou six personnes qui ont pris la parole en otage pour assener leur vérité, et démonter au passage les artistes qui n’en sont pas en prenant comme exemple Joël Pommerat. Cet auteur et metteur en scène contemporain, qui joue sa nouvelle pièce Ça ira (1) fin de Louis (que j’ai vue) en ce moment aux Amandiers, à quelques mètres de 4, défend un théâtre de texte et de réflexion poétique. Mais, apparemment, faire du théâtre avec du texte est devenu has been. Si on ne se fait pas agresser pendant une heure par des images qui ne sont même plus choquantes tellement elles nous lassent, on appartient aux conservateurs qui croient encore que Fassbinder est plus violent qu’Angelica Liddell, et que Koltès avait trente ans d’avance sur son temps.

    Ici, ce n’est pas la vision du théâtre de Rodrigo Garcia qui m’écoeure – il en a une conviction très forte, humble et sincère, qui rejoint d’ailleurs Pommerat dans un optimisme vital par le danger du théâtre – mais bien la position de tous ces « amateurs » du théâtre qui, sous couvert d’ouverture d’esprit, imposent leur regard intolérant et leur parole irrévocable.

    Clara

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