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  • Rencontre avec Nathalie Crom (Télérama) - 10 octobre 2016

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  • Compte-rendu de la rencontre avec Nathalie Crom (Télérama) du 10 octobre 2016

    par Nicolas Attal, Valérian Guillaume et Millie Duyé

     

     

    Nathalie Crom est journaliste littéraire et directrice du service livres de Télérama. Le lien entre sa passion pour la lecture et son métier n’est pas le résultat d’un calcul de sa part mais un « heureux hasard ». Après une licence d’Histoire, elle étudie le journalisme au CFJ. Elle commence à travailler à La Croix, d’abord en tant que secrétaire de rédaction et responsable de quelques rubriques culturelles. Puis elle devient la seule journaliste salariée de ce service, entourée de quelques pigistes. Après quinze années passées à La Croix, elle ressent un désir de changement.
    En août 2006, elle rejoint Télérama pour s’occuper des pages livres. Ce magazine l’attire car il lui permet de toucher un nouveau public, d’avoir un plus grand rayonnement : alors que La Croix est diffusé à environ 80.000 exemplaires par jour, Télérama compte 550 000 abonnés en plus des 80.000 ventes en kiosque.

    Son activité lui semble similaire d’un journal à l’autre, mais le rythme hebdomadaire lui permet de développer certains sujets et d’écrire des articles de fond. Avec le développement d’internet, elle a parfois encore l’impression de travailler dans un quotidien : Télérama.fr poste chaque jour au moins un article lié à l’actualité littéraire.

    Nathalie Crom revendique un journalisme exigeant et accessible, qui laisse s’exprimer la sensibilité et la personnalité.

     

    Un magazine à la fois grand public et exigeant

    Télérama est un magazine culturel français à parution hebdomadaire. Il a été fondé en 1947 par Georges Montaron. Depuis 2003, il appartient au groupe Le Monde du trio financier Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, qui regroupe plusieurs organes de presse dont Le Monde, Le Nouvel Obs, La Vie, Courrier International. Depuis soixante-dix ans, son histoire est intimement liée à l’actualité des médias. Son nom est composé de trois racines significatives : « télé » pour télévision, « ra » pour radio, « ma » pour cinéma. Dans l’après-guerre, le magazine se crée et s’organise autour de ces trois pôles. Sa vocation première est la publication des programmes de télévision. Les rubriques culturelles telles que nous pouvons les connaître aujourd’hui sont apparues au début des années 80.

    Télérama est un journal qui met en lumière les pratiques artistiques, son avis est prescriptif. Son lectorat est essentiellement composé d’abonnés, comme de nombreuses parutions liées à la littérature. Bien que le magazine ait un spectre très large, force est de constater que le cinéma et la télévision sont largement mis en avant. Son public fidèle apprécie le côté « 2 en 1 » : il regroupe le programme télé et les pages culturelles. Après avoir essayé de mettre en place une nouvelle formule sans la grille des programmes, les membres de la rédaction ont réalisé que cette dimension reste essentielle aux yeux de la majorité.

     Selon Nathalie Crom, le lectorat du magazine est assez exigeant. On entend souvent dire qu’il s’agit d’un public « élitiste ». Pourtant, le nombre d’exemplaires vendu est très élevé. Le terme qui conviendrait le mieux serait « grand public de qualité ». C’est un public lettré qui s’intéresse aux pratiques culturelles : expositions, cinéma, littérature, théâtre, conférences, etc. Par exemple, après une étude récente, ce qu’on appelle un « Vu-Lu », la rédaction a constaté que 50% des lecteurs de Télérama consultent les pages livres. Dans la plupart des quotidiens, seuls 5 à 10% des lecteurs s’y intéressent. Les pages culturelles les moins lues demeurent celles des arts de la scène (danse, théâtre, concert, cirque) car leur intérêt repose en partie sur la possibilité géographique pour le lecteur d’aller voir le spectacle. Malgré cela, la rédaction juge essentiel de posséder ces rubriques, pour l’équilibre et la qualité du magazine.

     

    La rubrique livre ses secrets

    Chaque numéro compte en moyenne 162 pages, parmi lesquelles environ cinq sont consacrées à la critique de livres. Mais ce « sanctuaire » n’est pas toujours respecté. En effet, la place qui leur est accordée dépend de celle prise par le cinéma, domaine que le magazine se fixe pour but de couvrir de façon quasi-exhaustive. Si les sorties sont nombreuses dans la semaine, le magazine doit leur consacrer davantage de place, ce qui peut empiéter sur les autres pages culturelles.

    Les pages livres proposent aussi des entretiens ou des portraits d’auteurs. Les pages autrement s’intéressent aux essais, aux ouvrages liés à la philosophie et à la sociologie. Le service de Nathalie Crom peut y insérer une à deux critiques. Chaque semaine, les membres de la rédaction défendent plusieurs propositions dont ils attendent la validation.


    Le service obtient par ailleurs trois ou quatre couvertures par an : une pour la rentrée littéraire à la mi-août, une pour la remise du prix du roman des étudiants France Culture-Télérama et une généralement dédiée à des auteurs patrimoniaux (Foucault, Barthes, Duras...). Il est très rare pour les auteurs contemporains d’y avoir leur place car la couverture doit produire un effet de reconnaissance immédiate auprès du grand public. Elle contribue à définir l’image de marque, elle doit attirer le regard et susciter aussi l’intérêt des annonceurs. Du fait de ce fort impact commercial, elle est l’objet de nombreuses discussions.

    Au mois d’août 2014, Nathalie Crom propose et obtient ainsi de faire la une sur Patrick Modiano. Les responsables financiers n’apprécient pas cette couverture : ils jugent que le visage de l’auteur n’est pas assez connu et que l’image est « trop sombre ». Par chance, l’annonce du prix Nobel décerné à l’auteur tombe dans les jours qui suivent…

     

    Le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama

    Créé en 2006, le prix « France Culture-Télérama » a beaucoup évolué. Il était au départ décerné au mois de mars, lors du Salon du Livre à Paris. Il y a quatre ans, le jury était encore constitué de dix journalistes : cinq de Télérama et cinq de France Culture. Pour se distinguer de la masse des prix littéraires en France, dont le nombre est estimé à 3500, Fabienne Pascaud et Olivier Poivre d’Arvor ont depuis eu l’idée de composer un jury étudiant. La station de radio et le magazine cherchent ainsi à s’adresser à un public plus jeune, car l’âge moyen du leur avoisine les 55 ans. Environ 300 étudiants sont sélectionnés après le dépôt de leur candidature en ligne. Les jurés ont l’occasion de rencontrer les auteurs puis votent pour l’une des cinq œuvres sélectionnées. Les candidats en lice sont en général de jeunes écrivains en cours de reconnaissance médiatique. Le prix est désormais remis en …, après les principaux prix d’automne.

     

    Une journaliste dans la presse culturelle : parution hebdomadaire et travail quotidien

     

    L’équipe du service livres de Télérama est composée de cinq personnes. Deux journalistes à temps-plein, Nathalie Crom et Marine Landrot ; deux journalistes qui travaillent également au service idées, Gilles Heuré et Juliette Cerf ; une assistante. Fabienne Pascaud, la directrice de rédaction, écrit aussi sur le théâtre. Quelques pigistes produisent chacun environ un feuillet de 1500 signes par mois, rémunéré 80 €, ce qui est un rythme trop faible pour salarier une personne en plus. À temps plein, l’équipe est donc relativement réduite.

    En tant que directrice du service, le temps de travail de Nathalie Crom est occupé par de nombreuses réunions et obligations en plus de son activité de journaliste littéraire : commande, réception et relecture des papiers, contacts réguliers avec les services maquette et photo.

    Tous les matins, elle participe à une réunion sur l’actualité avec son équipe, durant laquelle ils évoquent également le contenu pour le site web. Pendant la journée, elle a souvent des rendez-vous avec des éditeurs, des attachés de presse, des auteurs pour les entretiens. Le jeudi, une réunion hebdomadaire est l’occasion d’un brainstorming sur les sujets à proposer le lendemain en conférence de rédaction, en plus des pages du cahier critique. Ponctuellement, il y a aussi des réunions supplémentaires pour les numéros spéciaux ou hors-série qui sont préparés longtemps à l’avance. La pagination précise du magazine est établie dix jours avant sa parution, le vendredi. Elle commande alors des articles à ses collègues. Les papiers arrivent généralement le mardi, soit huit jours avant leur publication.

     

    « Pour moi, John Le Carré est un incontournable, Jonathan Coe aussi. »

     

    L’embarras du choix

    Les sommaires de chaque semaine réunissent les principaux livres qui viennent de paraître, ceux dont tout le monde a envie de parler. Il y a une grande majorité de romans mais il faut également faire de la place pour les essais, la poésie, la littérature étrangère, la bande-dessinée… Le tout est organisé de façon empirique. Leurs choix se concentrent sur les livres que les critiques ont le plus aimé dans la partie exigeante de la production. Sans planification nette, la ligne est de parler d’auteurs qui construisent, livre après livre, une œuvre dont on se dit qu’elle va rester.

    L’équipe étudie les programmes d’éditeurs, qui annoncent les parutions deux ou trois mois à l’avance. Ils se répartissent alors les œuvres pour en lire un maximum, en fonction de leurs goûts et de leurs domaines de prédilection. Nathalie Crom est spécialisée en littérature française, anglo-saxonne et scandinave, certains de ses collègues en littérature extrême-orientale ou sud-américaine. Elle regrette de mal connaître des pans entiers de la littérature, africaine par exemple, que Télérama couvre très peu. Les collaborateurs extérieurs sont plutôt des pigistes en charge de certains genres spécifiques comme le polar, la science-fiction ou la bande-dessinée. L’équipe regarde aussi de temps à autre le travail fait par des collègues de confiance dans d’autres organes de presse, pour vérifier qu’elle n’a pas laissé de titre qui semble important.

     

    La liberté à l’œuvre

    Chaque journal a des critères de sélection liés à son lectorat. Cependant, Nathalie Crom revendique une liberté totale. Elle ne se sent jamais obligée de parler d’un livre, même s’il semble incontournable médiatiquement ou commercialement. Elle fait confiance à sa subjectivité et à son expérience.


    Pour proposer un entretien à un auteur, la procédure est assez informelle. Dans le métier depuis plus de vingt ans, la journaliste entretient de bonnes relations avec les éditeurs et attachés de presse. Ils évoquent ensemble la saison à venir et se mettent d’accord sur les modalités des rencontres. Les écrivains français refusent rarement. Pour les auteurs étrangers très connus, la démarche est plus longue et difficile. Son travail la conduit à beaucoup voyager pour des rencontres, des enquêtes et des reportages. Les déplacements en France sont courants et elle va régulièrement rencontrer des auteurs à Londres. Les vols hors d’Europe sont plus exceptionnels, mais elle s’est récemment rendue à New-York pour l’interview de Salman Rushdie, afin de préparer la sortie de son roman Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits avec un temps d’avance. Marine Landrot, de même, avait été interroger des écrivains japonais après Fukushima. Télérama est l’un des derniers magazines à avoir les moyens d’envoyer ainsi des journalistes littéraires à l’étranger.

     

    Le journalisme littéraire : la passion de la lecture et l’art de la critique

    Nathalie Crom considère que seule la lecture intégrale lui permet de se faire une idée juste des romans. Elle ne revendique aucune stratégie littéraire si ce n’est de faire confiance à son jugement personnel et d’assumer sa subjectivité. La lecture étant pour elle avant tout un plaisir, elle s’y plonge en suivant son rythme (qui tourne le plus souvent autour cinquante de pages par heure) et en tentant de se détacher au maximum de l’exercice d’écriture qui doit suivre.

    Les journalistes littéraires font face à une offre pléthorique à laquelle il ne pourront jamais rendre justice dans sa globalité. Nathalie Crom reçoit environ trente livres par jour et doit donc faire des choix. Elle en feuillette cinq par jour, en en lisant quelques extraits. Elle lit intégralement trois romans et un essai par semaine. Malgré ce rythme intense, sa passion reste intacte.

     La journaliste rédige toujours sa critique peu de temps après la lecture de l’ouvrage. Elle consacre deux plages de quatre heures les mardis et mercredis à l’écriture de ses papiers et lit sur son temps personnel. Elle préfère en général promouvoir des auteurs qui lui plaisent. La critique à charge ne l’attire pas et elle considère que la forme brève se prête moins au développement d’un argumentaire de critique négative, qui se doit d’être plus approfondi qu’une critique positive.

    Nathalie Crom cherche à établir des rapports de confiance avec les auteurs. Elle a la volonté de les mettre en valeur, de discuter profondément de leur œuvre, et considère que son rôle n’est jamais de les prendre en défaut.

     

    Écrire l’oral 

    La première phase de rédaction d’une interview consiste à retranscrire l’échange mot pour mot. La seconde à ordonner le flux de paroles : les répétitions et hésitations sont gommées. Son rôle est de mettre en avant le propos de l’auteur et de le synthétiser. Son travail exige de la concision, à la différence de la critique savante.

    À l’écrit, on note une parfaite entente intervieweur-interviewé, qui n’est pas la même qu’à l’oral. Un journaliste littéraire doit produire un discours intelligible pour le lectorat. La langue parlée est illisible, insiste Nathalie Crom : au risque de lisser, la forme écrite doit faire disparaître les tics de langage et les bégaiements. Elle synthétise le propos et réalise une uniformisation de la parole.

    La familiarité qui peut naître lors d’un entretien ne peut pas non plus toujours être retranscrite. La journaliste évoque sa rencontre avec Virginie Despentes pour Vernon Subutex  : impossible de reprendre dans son article certains termes de l’auteure comme « mecs » et « meufs », considérés comme trop familiers pour le lectorat du magazine.

     

    Certains écrivains demandent relecture et correction. Nathalie Crom peut accepter dans des cas exceptionnels – comme pour Pierre Guyotat, qui considère que les rares entretiens qu’il donne font tous partie intégrante de son œuvre –, mais le pacte général suppose une confiance mutuelle. Les journalistes littéraires tolèrent rarement ces interférences.

     

    La presse papier menacée par l’hégémonie du Web ?

    Télérama est l’un des rares hebdomadaires français à être encore influent dans le domaine culturel. Le magazine est reconnu par le grand public et ses ventes se portent très bien. Cependant, l’équipe a conscience des bouleversements actuels et s’oriente peu à peu vers de nouveaux modes de diffusion. Aujourd’hui, la dimension prescriptive de la presse culturelle a fortement diminué. La critique littéraire seule ne suffit plus à la promotion d’une œuvre.

    Pour accompagner ces changements technologiques et économiques, qui s’accompagne aussi d’un changement des publics, Télérama a créé son site internet il y a douze ans. Mais le journalisme web peine à atteindre le seuil de rentabilité, et le site n’est plus déficitaire que depuis deux ans. La gratuité étant une habitude du Net très difficile à bouleverser, les journalistes de l’hebdomadaire culturel proposent l’intégralité du magazine en ligne en libre accès et quelques articles inédits payants. Nathalie Crom n’y voit que les premiers pas de nouveaux modes de fonctionnement : le temps consacré au papier est encore trop important pour que son équipe ait pleinement le temps de s’engager dans cet effort. Certains journalistes de Télérama ont ouvert des blogs et des chroniques selon leurs spécialités, et elle constate que les visiteurs du site sont demandeurs d’écrits plus que d’images ou de bandes annonces : les articles les plus lus se trouvent être les plus longs. La place du papier est encore prégnante dans son travail et son lectorat y demeure fidèle. Elle considère que la presse papier n’est pas vouée à l’expansion, mais pas non plus à l’extinction : le but doit être de proposer un même journal sur deux supports. 

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